Libérer la parole des victimes de harcèlement sexuel

Le déclencheur d’un signalement de harcèlement sexuel ou d’agissements sexistes est le plus souvent une atteinte physique – une agression sexuelle. En réponse au signalement de tels faits, quelle attitude adopter en tant qu’employeur ? Une situation délicate auquel il faut faire face avec justesse.

En tant qu’employeur, comment accueillir la parole de la victime qui signale un fait de harcèlement sexuel ? À travers nos éclairages sur le 3e épisode du podcast Blâme, nous vous livrons quelques clés pour adopter la bonne posture et accompagner la victime.

Comprendre les ressorts d’un événement traumatique

Comme on l’a vu dans l’épisode précédent, il n’est pas rare que les victimes de harcèlement sexuel, d’une agression sexuelle et d’agissements sexistes mettent un couvercle sur leur souffrance. De nombreuses raisons peuvent conduire au silence : la honte, la peur de ne pas être cru(e), le manque de preuves, la crainte de subir des représailles professionnelles, l’incertitude quant à son avenir dans l’entreprise pour un(e) salarié(e) nouvellement embauché(e)…

Sans oublier les mécanismes psychiques inconscients qui bloquent la victime dans un état de sidération. Résultats ? Une incapacité à réagir et à parler, une amnésie partielle et une impression d’être spectatrice d’elle-même. Les violences sexuelles sont très traumatisantes, avec un risque de développer un état de stress post-traumatique, c’est-à-dire des troubles psychiques et comportementaux graves et durables (insomnies, dépression, tentatives de suicide, angoisse, perte de confiance, troubles du comportement alimentaire, troubles addictifs…).

L’agression sexuelle, un déclencheur de la parole

A contrario, la libération de la parole est permise par le sentiment de légitimité et de reconnaissance dans l’entreprise (comme la validation d’une période d’essai pour Céline dans le podcast), le climat de confiance instauré par l’employeur, l’escalade de la violence vécue et la présence de témoins. Il a fallu que Grégoire, désinhibé par l’alcool lors d’une soirée du séminaire de mi-année, tente d’embrasser Céline pour que celle-ci se confie à Émilie et à Isabelle sur les comportements répétés de leur collègue à son encontre.

Une agression sexuelle est définie par les articles 222-27 à 222-30 du Code Pénal comme « un acte à caractère sexuel sans pénétration commis sur la personne d’autrui, par violence, contrainte, menace ou surprise ». Il s’agit d’un attouchement imposé sur le sexe ou toute autre partie du corps considérée comme intime et sexuelle (fesses, seins, cuisses, bouche…). Comme le baiser forcé de Grégoire, par exemple. Ce délit est passible de 5 ans d’emprisonnement et de 75 000 € d’amende. S’il n’est, dans l’absolu, jamais trop tard pour dénoncer une agression sexuelle, la victime (majeure) doit déposer plainte dans un délai de 6 ans après les faits ; au-delà, il y a prescription.

Accompagner et faciliter le signalement des faits de harcèlement sexuel

Le processus qui conduit au signalement d’une agression sexuelle – passer de la souffrance et de la honte à la caractérisation de l’acte et à la dénonciation – est difficile pour la victime. C’est pourquoi il faut l’aider à raconter ce qui lui est arrivé et à mettre des mots sur la souffrance vécue en adoptant la bonne posture. Sa collègue Émilie crée un climat de confiance en assurant son soutien à Céline et lui confie qu’elle a elle-même vécu la même situation dans le passé. Grégoire est bel et bien un prédateur sexuel en série !

Pour le responsable RH ou le référent en matière de lutte contre le harcèlement sexuel et les agissements sexistes, c’est plus compliqué. Maintenant qu’Isabelle est au courant, impossible de fermer les yeux sur les comportements déviants de Grégoire. Son rôle, lors de ce premier échange avec Céline, consiste à recueillir le signalement de la victime « à chaud » et de manière informelle. Elle doit non seulement avoir la bonne réaction, mais aussi agir en conséquence.

Si vous faites face à ce type de situation, vous pouvez utiliser les techniques de l’écoute active qui consistent à questionner la victime de manière bienveillante et authentique et à reformuler ses propos pour activer sa parole et clarifier son message. Instaurez confiance, respect et empathie avec votre interlocuteur pour qu’il puisse s’exprimer en toute liberté, sans pression ni jugement.

L’information est arrivée à votre connaissance – c’est un premier pas nécessaire. Reste à analyser les faits signalés et à mener l’enquête, mais aussi à accompagner la victime dans le retour au travail. Après l’événement qu’elle vient de vivre, Céline aura sans doute besoin de temps pour faire face à ce traumatisme.

Écoutez le troisième épisode du podcast « Blâme »

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Identifier un agissement sexiste et un fait de harcèlement sexuel

L’affaire Weinstein et le mouvement balancetonporc ont conduit à un réveil majeur des consciences. Le monde de l’entreprise n’y a pas échappé. Il est temps de dire « stop » aux agissements sexistes et aux faits de harcèlement sexuel au travail. Mais dans les faits, le terme « sexisme » est assez vaste pour porter à confusion et ses manifestations peuvent être difficiles à cerner. Le 2e épisode du podcast Blâme vous éclaire sur ces notions.

Les manifestations du sexisme et du harcèlement sexuel au travail sont multiformes et complexes : elles peuvent être ressenties différemment selon les personnes qui les subissent et être lourdes de conséquences pour les individus qui en sont victimes. Comment distinguer drague lourde et agissement sexiste ? Quid du sexisme ordinaire sous couvert d’humour ? On fait le point sur ces notions à la lumière du 2e épisode du podcast Blâme.

Ce que dit la loi

Les agissements sexistes et les faits de violences sexuelles sont définis précisément dans le Code du Travail et le Code Pénal. Selon l’article L.1142-2-1 du Code du Travail, « nul ne doit subir d’agissement sexiste, défini comme tout agissement lié au sexe d’une personne, ayant pour objet ou pour effet de porter atteinte à sa dignité ou de créer un environnement intimidant, hostile, dégradant, humiliant ou offensant ». L’auteur d’un agissement sexiste risque une sanction disciplinaire – et la responsabilité civile de l’employeur peut éventuellement être mise en cause en l’absence de mesures. Le harcèlement sexuel est par ailleurs un délit pénal (article 222-33).

Concernant le harcèlement sexuel, on en distingue deux types :

– les propos ou comportements à connotation sexuelle qu’un fait unique suffit à caractériser ;

– la pression grave dans le but d’obtenir un acte de nature sexuel qui nécessite la réalisation de propos ou comportements répétés (« harcèlement sexuel assimilé »).

La peine encourue est de 2 ans d’emprisonnement et de 30 000 euros d’amende (jusqu’à 3 ans d’emprisonnement et 45 000 euros d’amende en cas de circonstances aggravantes comme un abus d’autorité ou de faiblesse). Un signal fort pour rendre compte de la gravité de ces actes.

Drague lourde, humour ou sexisme ordinaire ?

Les remarques sexistes peuvent être difficiles à distinguer sous le masque de l’humour ou de la drague lourde. Le plus souvent, l’humour sexiste sexualise et disqualifie les femmes, les représente de manière stéréotypée et les réduit à leur corps et à un objet sexuel. Selon le rapport sur l’état du sexisme en France rendu en janvier 2019 par le Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes, 89% des victimes d’actes sexistes sont des femmes et 38% des Français auraient été exposés à au moins une blague jugée sexiste au cours de l’année 2017.

Dans le 2e épisode du podcast, Céline est personnellement visée par les agissements sexistes de Grégoire et exposée quotidiennement à ce climat malsain dans lequel elle est de plus en plus mal à l’aise. Elle se sent même coupable d’avoir laissé cette situation s’installer sans en parler à une tierce personne dans l’entreprise. On est bien loin de la drague qui implique un consentement mutuel des deux parties. Bien qu’anodin en apparence, des agissements sexistes peuvent induire de graves conséquences : dévalorisation, censure, baisse de l’estime de soi, diminution du sentiment de compétence et de l’ambition…

La même source indique qu’« un homme sur trois trouve drôles les blagues sexistes », de même qu’« une femme sur sept » et ce « pour ne pas se sentir exclu(e)s : c’est une manifestation très concrète de domination. » Si un certain nombre de femmes se sentent mal à l’aise face à l’humour sexiste, elles n’osent souvent rien dire de peur de « manquer d’humour » aux yeux de leurs collègues (notamment masculins), et même rient (parfois jaune) pour « rester cool » et ne pas « passer pour une pimbêche », comme le pense Céline.

Instaurer un climat de confiance

Les victimes d’agissements sexistes ou de harcèlement sexuel sont souvent réticentes à signaler ce type de comportements, angoissées par les conséquences éventuelles de cette révélation. Pour que Céline se confie à Isabelle sur les agissements déviants de Grégoire, il faudrait qu’elle sache que son rapport d’étonnement n’aura aucune incidence sur la validation de sa période d’essai…

Il est temps de briser la loi du silence et de libérer la parole au sein de l’entreprise. Dans un climat de confiance, les salariés se sentiront à l’aise de partager ces événements avec une personne relai. Grâce au regard neuf du(de la) salarié(e) nouvellement embauché(e) sur l’entreprise, le rapport d’étonnement peut être un précieux outil de conduite du changement. Aux managers de favoriser la prise de parole y compris sur les sujets les plus sensibles.

Sensibiliser et sanctionner

Un haussement d’épaules ou un rire de complaisance. Telles peuvent être les réactions des victimes ou des témoins face à un agissement sexiste. Mais en réponse à ces actes, le manager doit recadrer l’auteur d’agissements sexistes ou de harcèlement sexuel, même si ce dernier a par ailleurs une valeur non négligeable dans l’entreprise. Une mission délicate qui n’en est pas moins nécessaire.

Pour prévenir ces situations à risque, il est également important de sensibiliser les salariés sur la nécessité de signaler tout agissement relevant de préjugés sexistes. La balle est dans votre camp !

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